Une création sans ostentation

S’il m’est arrivé d’écrire ici une ou deux chroniques quelque peu piquantes, voire un tantinet moqueuses ; aujourd’hui, je voudrais rendre hommage à un slogan qui sévit depuis déjà un an, celui de l’enseigne La Halle :

Les Française > La Halle

… qui possède la rare qualité d’être en même temps fédérateur et intelligent. Si l’on s’était contenté d’un sobre (triste et désuet) « La Halle habille les Françaises », le sens aurait été le même, c’est à dire que La Halle se serait définie comme une enseigne en mesure d’habiller toutes les femmes, et qu’elle aurait également représenté une espèce de symbole de la France et du style français. Mais le résultat, lui, aurait été bien différent. En s’adressant directement à sa cliente potentielle, en lui parlant à elle au lieu de plaider pour elle-même, la marque emprunte là un ton optimiste, léger, gai et valorisant, destiné à un large public. Sans prétention, cette formule positionne avec précision une marque qui s’adresse en toute simplicité à une cible qui n’attend qu’une chose : qu’on la comprenne et qu’on l’aime.

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En outre, ce qui n’était qu’une entité commerciale devient un individu, capable de sentiments, de jugement, et même de prendre position en risquant de provoquer le désaccord. Bon,  j’admets que dans ce cas le risque est faible…

Le manager bricoleur

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Avant chaque rendez-vous, comme tout le monde, j’ai pris l’habitude d’aller récupérer quelques infos en ligne au sujet de mon futur Interlocuteur. Ainsi, alors que je me préparais à me diriger d’un pas alerte vers Grenoble Ecole de Management, me suis-je baladé sur la toile pour en savoir un peu plus sur Raffy Duymedjian, avec qui nous allions évoquer l’intérêt de la précision du langage dans le monde de l’entreprise – ou plutôt les dégâts causés par les approximations, les mots et expressions passe-partout du genre « permettre de » « gérer » ou « impacter ». Je suis tombé sur cette vidéo, et je me suis dit que le rendez-vous allait être passionnant.

Outre le fait que le thème est d’une actualité brûlante , on constate qu’un seul mot peut être responsable du succès ou de l’échec d’un concept…

Pendant ce temps

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La politique m’intéresse. L’évolution des idées politiques m’intéresse, la stratégie politique m’intéresse, la communication politique m’intéresse. Et les politiques eux-mêmes, m’intéressent au plus haut point – je parle des quelques hommes et femmes dont les noms sont connus d’une bonne partie d’entre-nous. Toujours sous les projecteurs (et si ce n’est pas le cas, en demande), ils deviennent de véritables objets médiatiques. Les communicants les travaillent comme des marques, et tout en eux n’est animé que par l’envie de convaincre. Sans répit, ils tournent d’estrade en plateau, de réunion en studio avec une seule idée en tête : convaincre.

Et puis il y a la faille. Je me souviens par exemple de Jacques Barrot, ce centriste plusieurs fois ministre qui occupa de hautes fonctions à la Commission européenne. Le 21 avril 2002, un journaliste l’interviewait dans son bureau, et il a soudain fondu en larmes. Salubre authenticité.

Je suis tombé sur cette vidéo juste après avoir posté mon précédent message. Qu’on ne s’y méprenne pas : ce que je veux vous montrer en vous présentant cette intervention n’est pas forcément le fond du message. Je souhaite juste vous faire partager un moment de dignité. Par ailleurs, une partie de ce message est consacrée au mot, au sens, sujets qui me sont chers. Lorsqu’on tord le sens des propos, ce qui arrive souvent en communication, on prend des risques rarement maîtrisés. Et quand il s’agit de politique, c’est à dire du bien commun, les conséquences sont ensuite supportées par tous.

Autre chose. Quelque soit ce que l’on puisse penser de l’homme qui intervient dans cette vidéo, il est habité, indubitablement. Et comme certains tribuns malheureusement de moins en moins nombreux, il est capable de : lyrisme. Le mot est beau, n’est-ce pas ? Je vous laisse juges.

Cliquez ici pour regarder la vidéo

La fête c’est maintenant !

Publicité, communication, les messages véhiculés par tous les médias auxquels nous avons accès offrent souvent une réflexion sur notre époque. Ainsi en va t-il de celui de Monoprix, hyper simple, malin et pétillant :

Vivement Ok

Pour beaucoup d’entre nous, l’avenir est bouché ; et penser à demain génère plus d’angoisse que d’espoir. Les parents se font du souci pour le futur de leurs enfants et les jeunes ne s’en font même plus, résignés qu’ils sont à des lendemains atones. Dans ce quotidien que d’aucuns qualifieraient d’anxiogène, l’enseigne nous fait une proposition qu’elle n’est pas la première à formuler. Du genre : « Si tu veux te faire du bien, c’est maintenant que ça se passe ; et tu serais sacrément benêt d’attendre demain ». On l’aura tous compris, en plaidant pour cette forme de plaisir décomplexé, Monoprix nous incite à une consommation au quotidien sans mauvaise conscience. Un retour à l’univers insouciant de notre enfance.

https://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&v=dI2W738Rwog

Mais par sa légèreté, par sa proximité de ton avec le langage de tous les jours (comme si ce « Vivement aujourd’hui » était une petite phrase joyeuse qu’on se lancerait entre collègues avant d’attaquer la journée), je crois que ce slogan est encore plus juste qu’il ne le laisse paraître.

Souvenons nous que Monoprix – enseigne tendance qui surfe sur une alimentation plus haut de gamme que les grandes surfaces et un prêt-à-porter à prix quasi discount – est un vestige de ceux que l’on appelait les « magasins populaires ». Entre le grand magasin du pauvre et le bazar classe, les magasins populaires sont aujourd’hui nommés « magasins multi-commerces ».

Le tournant urbain-branché de Monop’ a été pris à l’époque où Prisunic (hé oui, ces sacrés Prisunic qu’avec notre langage d’ados, fleuri et impitoyable, nous appelions « magasins de vieilles ») est devenu Monoprix. Là, tout doucement, la marque s’est modernisée et l’offre s’est adressée à un public plus large, puis plus select (ou vu par lui-même comme tel). Aujourd’hui, Monoprix domine le marché des multi-commerces de manière arrogante ; et si les points de vente sont si bien implantés et perçus dans les centres-villes, c’est que l’ADN est toujours là et qu’ils sont, malgré leur positionnement très étudié, restés les magasins du coin de la rue. Ce que véhicule très bien, je pense, ce « Vivement aujourd’hui ».

Des expressions et des époques…

L’autre jour, j’étais devant ma télé et je regardais les JO de Sochi (ou Sotchi : apparemment les deux s’utilisent ; pour ma part, j’ai décidé d’adopter l’orthographe du site officiel, celle-là même qui s’affichait élégamment sur la tenue de nos commentateurs). Je ne sais plus ce que me montrait mon petit écran – un couple de patineurs virevoltant en tenues aussi roses que vaporeuses, un fou furieux sautant à plus de 100 mètres avec une simple paire de skis, quatre malabars poussant un véhicule branlant sur une pente glacée ou trois étranges personnages munis de balais s’escrimant autour d’une lourde pierre – ce que je me rappelle, ce sont les mots d’un journaliste exalté : « Pas de doute mon petit Jean-Mimi, il(s) va (vont) renverser la table ! »

Nous l’avons tous remarqué, il y a des expressions qui surgissent à une époque et disparaissent plus ou moins subitement. Souvenons-nous du fameux « tout à fait » au temps ou le jeu du « ni ou ni non » faisait fureur sur la 3 (mais si, FR3 !) à une heure de grande écoute, ou du « ça m’interpelle » (et certains y allaient même de leur « au niveau du vécu ») alors que les psys de toutes sortes se multipliaient. Si ces deux locutions n’ont pas disparu, nous pouvons raisonnablement affirmer qu’elles sont pour le moins tombées en désuétude.

Selon moi, « Renverser la table » est apparue au début des années 2010, dans la bouche des commentateurs sportifs et des journalistes politiques. Il y eut d’ailleurs un pic durant la campagne électorale de 2012. Depuis ça s’est calmé, mais ça resurgit de temps en temps. « Et alors, quoi ? », me direz-vous.

Eh bien je prétends que certains mots, certaines expressions sont révélateurs d’une époque. Je fais par exemple partie de ceux qui utilisent les néologismes « chronophage » ou « anxiogène » ; et je doute que dans les bistros de notre bonne vieille France rurale d’antan on eût pu entendre, autour du petit blanc de dix heures : « S’il continue à ne pas pleuvoir, ma foi, ça va devenir anxiogène », ou « La bêche, c’est vraiment trop chronophage ».

« Renverser la table » me semble nous parler clairement de nous, alors que nous passons presque tous la plupart de notre temps derrière un bureau ou autour d’une table de réunion. Mais au delà de ce constat, je me demande si cette formule n’est pas l’expression d’une certaine neurasthénie ambiante. Je n’entends plus, par exemple : « Il va casser la baraque », ou « Je vais tout faire péter ». Non, aujourd’hui, on se contente de « renverser la table »…