L’homme, le professionnel et la machine

 

Lors de ma précédente intervention, je vous avais donné un petit truc de rédacteur : le parler positif. Aujourd’hui, nous allons tout bêtement aborder le délicat sujet de l’intérêt de consulter un concepteur-rédacteur… hum…

Bon, allez, parlons global : en gros, nous savons tous écrire et nous possédons tous un potentiel créatif (variable, soit). Donc, lorsqu’il s’agit de travailler sur la création d’un nom, d’une base line ou d’un slogan, chacun d’entre nous a une chance d’avoir un jour « l’idée qui tue ». Je me souviens, il y a maintenant près de 30 ans, alors que je ne me disais pas encore concepteur-rédacteur (et pour cause, je ne savais même pas que ça existait), un ami avait fondé une entreprise de transport de petits colis qu’il avait nommée « Réguli Courses », ce à quoi j’avais rétorqué « Ça roule de course ». Ce fut ma première base line, elle eut un certain succès. Et, si j’admets bien volontiers qu’on aurait pu faire mieux, j’ose encore la citer. Ceci dit, lorsqu’on n’est pas professionnel, le problème est double : la pertinence (j’ai encore en tête ce salon de coiffure nommé « Crin Tifs ») et l’antériorité (les marques se multiplient, les médias sont de plus en plus prolixes et il est de plus en plus difficile d’aligner un petit groupe de mots qui n’ait pas déjà été utilisé).

Partant du même constat, si nous avons besoin d’écrire un texte communicant, nous sommes tous peu ou prou en mesure de le faire. Mais outre la question récurrente de la pertinence, les difficultés sont encore plus nombreuses. Tout d’abord, le manque de temps. Je ne m’étendrai pas sur le sujet : les non professionnels ont toujours d’autres chats à fouetter alors que les professionnels sont tout simplement payés pour ça. Viennent ensuite (liste non exhaustive et dans le désordre) le style, la technique, la clarté, la capacité à convaincre, le potentiel de référencement (lorsqu’il s’agit de rédaction en ligne), etc. J’ai retenu en la matière un de ces e-mailings que nous recevons tous est qui représente un sommet probablement dû à un savant cocktail de « non natifs », de générateur de textes et de traducteur automatique. En voici la retranscription mot à mot :

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L’original ci-dessous.

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Vous auriez cliqué, vous ? Conclusion : si vous avez besoin d’envoyer un e-mailing frauduleux et crédible, n’oubliez pas de faire intervenir un bon rédacteur.

Le parler positif

Je vais vous faire une confidence : pour moi, l’été commence vraiment avec le Tour de France. Dans ce billet j’évoquerai très brièvement cet événement sportif hors norme, mais cela sera seulement pour aborder un thème qui m’est cher et que je nomme « le parler positif. » Un petit truc de rédacteur qui peut engendrer de grands effets.

Premier exemple. Si je vous dis : « Il n’est pas interdit d’utiliser des formules négatives, mais pas à mauvais escient. » Je suis prêt à parier que certains d’entre vous on relu cette phrase pour être bien sûrs d’en avoir compris le sens. Pour le moins, vous avez dû accomplir un effort de réflexion plus important que si je vous avais dit : « On peut utiliser des formules négatives, mais à bon escient. » On constate que la négativité génère là une complexité inutile.

Une autre conséquence de la formulation négative consiste à provoquer une émotion inconfortable ou indésirable sur laquelle le destinataire du message va s’attarder. Est-il préférable d’annoncer « Je ne suis pas malade » ou « Je vais bien » ?

Enfin, en niant quelque chose, on est obligé de le nommer et donc de le représenter : « Cet éléphant n’est pas rose. » Qu’avez-vous vu ? La formulation négative peut donc être à l’origine d’une méprise, voire devenir contreproductive, puisque vous faites naître dans l’esprit de votre interlocuteur l’image que vous souhaitiez précisément gommer.

Je terminerai par deux phrases entendues récemment. La première, à l’occasion d’une émission sur France Culture, consacrée à un discours radiodiffusé du général de Gaulle. La brillante universitaire qui s’exprimait à ce sujet a conclu ainsi : « A peine moins de 10% de la population n’a pas écouté ce discours. » Nous mettrons cette maladresse sur les « aléas du direct » et probablement sur une activité neuronale en surchauffe ; mais convenons qu’il eût été bien plus simple d’affirmer : « Plus de 90% de la population a écouté ce discours. » Et le Tour de France, me direz-vous ? J’y viens. Comme vous le savez sans doute, cette édition a été ponctuée par de nombreuses chutes collectives. Laurent Jalabert (géant du cyclisme qui a marqué ce sport par un palmarès impressionnant et qui depuis est devenu un consultant respecté) a expliqué l’une d’entre elles en parlant de « corps gras sur la chaussée qui n’ont pas permis aux coureurs de se maintenir sur leur bicyclette ». Cette intervention me paraît idéale pour terminer mon article. D’une part, elle rassemble de manière synthétique et assez explicite les trois points exposés plus haut. D’autre part, elle ouvre sur un sujet que j’approfondirai sans doute une prochaine fois : les mots ou expressions fourre tout qu’on utilise souvent par flemme ou par habitude. Ici, il s’agit du verbe « permettre ». Avez-vous remarqué que de nombreux documents sont truffés de « permettre » ? Il m’est même arrivé, à l’occasion de travaux de réécriture, de tomber sur des « permet de permettre ». En l’occurrence, concernant la phrase du grand Jalabert, elle signifie littéralement que ces « corps gras » n’ont pas donné la permission aux coureurs de se maintenir sur leur bicyclette. On entre dans l’étrange…

La fête c’est maintenant !

Publicité, communication, les messages véhiculés par tous les médias auxquels nous avons accès offrent souvent une réflexion sur notre époque. Ainsi en va t-il de celui de Monoprix, hyper simple, malin et pétillant :

Vivement Ok

Pour beaucoup d’entre nous, l’avenir est bouché ; et penser à demain génère plus d’angoisse que d’espoir. Les parents se font du souci pour le futur de leurs enfants et les jeunes ne s’en font même plus, résignés qu’ils sont à des lendemains atones. Dans ce quotidien que d’aucuns qualifieraient d’anxiogène, l’enseigne nous fait une proposition qu’elle n’est pas la première à formuler. Du genre : « Si tu veux te faire du bien, c’est maintenant que ça se passe ; et tu serais sacrément benêt d’attendre demain ». On l’aura tous compris, en plaidant pour cette forme de plaisir décomplexé, Monoprix nous incite à une consommation au quotidien sans mauvaise conscience. Un retour à l’univers insouciant de notre enfance.

https://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&v=dI2W738Rwog

Mais par sa légèreté, par sa proximité de ton avec le langage de tous les jours (comme si ce « Vivement aujourd’hui » était une petite phrase joyeuse qu’on se lancerait entre collègues avant d’attaquer la journée), je crois que ce slogan est encore plus juste qu’il ne le laisse paraître.

Souvenons nous que Monoprix – enseigne tendance qui surfe sur une alimentation plus haut de gamme que les grandes surfaces et un prêt-à-porter à prix quasi discount – est un vestige de ceux que l’on appelait les « magasins populaires ». Entre le grand magasin du pauvre et le bazar classe, les magasins populaires sont aujourd’hui nommés « magasins multi-commerces ».

Le tournant urbain-branché de Monop’ a été pris à l’époque où Prisunic (hé oui, ces sacrés Prisunic qu’avec notre langage d’ados, fleuri et impitoyable, nous appelions « magasins de vieilles ») est devenu Monoprix. Là, tout doucement, la marque s’est modernisée et l’offre s’est adressée à un public plus large, puis plus select (ou vu par lui-même comme tel). Aujourd’hui, Monoprix domine le marché des multi-commerces de manière arrogante ; et si les points de vente sont si bien implantés et perçus dans les centres-villes, c’est que l’ADN est toujours là et qu’ils sont, malgré leur positionnement très étudié, restés les magasins du coin de la rue. Ce que véhicule très bien, je pense, ce « Vivement aujourd’hui ».

Une base line… équivoque

Aujourd’hui, je vais prendre des risques. En général, je suis un type discret (timide ?), pas très enclin à provoquer des remous. Mais comme je voulais vous parler de la puissance évocatrice des mots et l’illustrer par un exemple ; comme je voulais choisir un exemple fort, marquant, je vais aborder un sujet quelque peu leste, et peut-être choquant pour certains.

Il s’agit d’une boîte de nuit sise dans un célèbre quartier lyonnais, Le Grand Trou – boîte assez justement nommée Le Trou. Je dois vous préciser que c’était une boîte gay. Bien entendu, cette boîte proposait à ses clients un environnement propice à leurs activités libérées et libertines ; mais on est en droit de se demander quelles ont été les intentions du concepteur-rédacteur consulté pour imaginer la base line de cet établissement, et qui a proposé…

« Élargissez le cercle de vos amis ».